
Politique industrielle
Le Québec en a-t-il encore une?
Paru le mercredi 01 avril 2026 | Catégorie: Section spéciale
(LAG-Spécial) Une analyse de Guillaume Hébert (de l’IRIS). Résumé du texte original. Pour le texte complet, cliquez ici. Les bouleversements économiques depuis la crise financière de 2008 soulèvent la question de l'intervention de l'État dans l'économie. Face aux dérèglements environnementaux et à la montée des inégalités, quelle politique industrielle peut donner l'élan à une transition écologique et au développement d'une économie au service du plus grand nombre?
L'État a des fonctions régaliennes (justice, police, défense), des missions sociales (santé, éducation) et joue un rôle important en économie. Ce dernier rôle – l'action étatique dans la sphère économique – a considérablement évolué dans les dernières décennies.
Qu'est-ce qu'une politique industrielle?
Bien que les gouvernements consacrent une part considérable de leurs communications à « l'économie » (rappelons le « trio économique » de Philippe Couillard ou les quatre comptables du gouvernement caquiste), l'État n'assume plus de nos jours des responsabilités aussi importantes dans la sphère économique qu'à une autre époque. L'un des symptômes de cette transformation est le déclin de la notion de « politique industrielle » avec l'avènement du néolibéralisme dans les années 1980.
Selon l'IRIS, « il est du rôle de l'État de définir quelles sont ses priorités économiques, puis de mettre en place des mesures pour les atteindre, que ce soit en nationalisant des industries, en créant des sociétés d'État ou en participant à la structuration du marché privé à travers des crédits fiscaux, des subventions ou des investissements dans la formation de la main-d'œuvre. On appelle "politiques industrielles" la conjonction de l'ensemble de ces interventions économiques. »
L’État maître d’oeuvre
Il s'agit de placer l'État dans un rôle de maître d'œuvre en matière économique, plutôt que de simplement laisser « les marchés » déterminer ce qui est bon ou mauvais. L'État québécois y a graduellement renoncé dans les dernières décennies en faveur d'une approche plus libérale, laissant ainsi la place aux grandes entreprises qui prennent désormais des décisions fondamentales sur l'orientation des ressources économiques. Cela a eu des conséquences importantes pour le filet social, les conditions de travail et l'environnement.
Un débat qui ne date pas d'hier
On associe parfois la première politique industrielle à Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV au XVIIe siècle, qui mettait de l'avant l'intervention de l'État pour favoriser et protéger le développement de l'industrie – le « mercantilisme ». Cette approche sera battue en brèche par les économistes libéraux classiques qui feront plutôt la promotion du « laissez-faire » et du libre-échange.
Durant les années d'après-guerre, l'État a gagné en importance en développant l'État-providence et en intervenant directement dans l'économie. Au Québec : Hydro-Québec, Loto-Québec, Société des alcools, Caisse de dépôt et placement, Société Générale de financement. Au Canada : le Pacte de l'automobile (1965), le Programme énergétique national (années 1970). En France : planification économique avec des Plans qui coordonnaient et supervisaient les acteurs économiques, puis nationalisations bancaires dans les années 1980.
Années 1980 : le virage néolibéral
L'interventionnisme de l'État a été remis en question au tournant des années 1980. L'approche néolibérale s'est traduite par des vagues de privatisations et par la montée en puissance des traités de libre-échange : ALE avec les États-Unis, puis ALENA avec le Mexique, puis l'OMC dans les années 1980 et 1990.
Les gouvernements ont abandonné le recours aux politiques industrielles. Cela dit, ils n'ont pas cessé d'intervenir dans l'économie, mais différemment : ils gèrent l'infrastructure légale des marchés et soutiennent massivement les entreprises à coup de subventions, de crédits d'impôt et d'exemptions de taxes.
Manque de leadership?
Bref, les gouvernements ont cessé d'assumer un leadership économique et se sont plutôt mis au service des entreprises privées. La capacité de ces dernières d'orienter les grandes décisions d'investissement qui dessinent les contours de l'économie de demain s'est accrue.
La définition actuelle de l'OCDE illustre bien cette posture : « La politique industrielle fait référence à l'aide gouvernementale aux entreprises pour stimuler ou remodeler des activités économiques spécifiques [...] pour relever d'importants défis économiques, sociaux et environnementaux que les marchés ne peuvent pas relever seuls. »
Conclusion
À partir des années 1980, les gouvernements abandonnent l'approche interventionniste qui avait caractérisé l'après-guerre. Le retrait prend la forme de privatisations, de dérégulations et de traités commerciaux visant à abolir les barrières tarifaires.
Les gouvernements s'engagent même à ne pas adopter de lois – notamment environnementales – qui nuiraient à la profitabilité des investissements étrangers. Ces politiques pavent la voie à une nouvelle mondialisation dont les idéologues libéraux assurent qu'elle sera un gage de paix et de prospérité pour tous. L'avenir ne leur donnera pas raison.
-/-/-/-/-
L’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) est une organisation indépendante et sans but lucratif fondée en 2000. Nous analysons les politiques publiques et l’économie du Québec en vue de fournir les outils nécessaires pour mieux les comprendre et les transformer. Guillaume Hébert est chercheur à l’IRIS depuis 2006. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et a étudié à la Universidad del Salvador de Buenos Aires (Argentine) et la Pontifícia Universidade Católica de São Paulo (Brésil).






























